Jacksonville (Floride), 17 juillet 1967
Le 17 juillet 1967, à Jacksonville en Floride, une intervention sur un réseau électrique va donner naissance à l’une des photographies les plus célèbres de l’histoire de la sécurité au travail.
Ce jour-là, le photographe Rocco MORABITO, reporter pour le Jacksonville Journal, circule dans les rues de la ville pour couvrir un reportage.
En passant près d’une zone où des électriciens interviennent sur une ligne électrique, il remarque un technicien perché en haut d’un poteau. Suspendu à son équipement de sécurité, il travaille sur le réseau.
La scène attire son attention. Ce type d’intervention, spectaculaire et rarement observé par le grand public, pourrait faire une photographie illustrant le travail des électriciens.
Mais en quelques secondes, la situation bascule.
L’accident
L’un des techniciens, Randall G. Champion, entre accidentellement en contact avec une ligne sous tension d’environ 4 000 volts.
La décharge est immédiate. Champion perd connaissance.
Heureusement, il porte un dispositif antichute, qui l’empêche de tomber. Son corps reste suspendu contre le poteau.
Au sol, son collègue J.D. Thompson comprend immédiatement la gravité de la situation.
Sans hésiter, il grimpe rapidement au poteau pour rejoindre son collègue et tente immédiatement une respiration bouche-à-bouche, directement en hauteur.
Pendant ce temps, D.J. Crooks, troisième membre de l’équipe resté au sol, surveille la situation, prépare la descente de la victime et participe à l’alerte des secours.
Nous sommes en 1967, bien avant l’ère des téléphones portables et des systèmes d’alerte instantanés. L’organisation des secours repose entièrement sur les personnes présentes.
Pendant que Thompson tente de maintenir son collègue en vie, Rocco MORABITO déclenche son appareil photo.

Cette image deviendra célèbre dans le monde entier sous le nom de The Kiss of Life, souvent traduite en français par « Le baiser de la vie ».
La photographie recevra l’année suivante le prix Pulitzer de photographie.
Une vie sauvée
L’histoire ne s’arrête pas à cette photographie.
Randall Champion survivra à cet accident.
Grâce à l’intervention rapide de ses collègues et aux gestes de secours pratiqués immédiatement, il pourra reprendre sa vie et vivra encore plus de trente-cinq ans après cet événement, jusqu’à son décès en 2002.
Ce détail rappelle que derrière cette image célèbre se trouve une vie réellement sauvée.
Une situation où plusieurs risques étaient présents
Cette intervention exposait les travailleurs à plusieurs dangers et notamment :
ligne sous tension
risque de chute de hauteur
Comme souvent dans les accidents du travail, plusieurs risques étaient présents simultanément.
Sans le dispositif antichute porté par Randall Champion, l’électrisation aurait très probablement été suivie d’une chute mortelle.
Les gestes qui sauvent
Le « Baiser de la vie » rappelle une réalité essentielle.
Dans un accident grave, les premières minutes sont souvent décisives.
Avant même l’arrivée des secours, ce sont très souvent les collègues présents sur le terrain qui font la différence.
Dans cette situation :
J.D. Thompson intervient immédiatement et pratique une respiration bouche-à-bouche en hauteur pour tenter de relancer la respiration de son collègue.
Une fois la victime redescendue au sol, les gestes de réanimation sont poursuivis, incluant la ventilation et les manœuvres de secours, jusqu’à l’arrivée des secours.
Cette chaîne d’actions permet de maintenir la victime en vie pendant les premières minutes critiques.
Cette scène illustre concrètement ce que l’on enseigne aujourd’hui dans les formations Sauveteur Secouriste du Travail (SST) : face à une situation d’urgence, la capacité des travailleurs à reconnaître un danger, à alerter et à pratiquer les gestes de premiers secours peut faire la différence entre la vie et la mort.
Dans de nombreuses situations professionnelles, les premiers intervenants ne sont pas les secours, mais les collègues présents sur le lieu de travail.
Une photographie qui peut servir de cas d’école
Cette image peut aujourd’hui être utilisée comme support pédagogique en prévention.
Elle permet d’observer :
le risque électrique
le risque de chute de hauteur
l’importance des dispositifs de protection
la nécessité de ne pas travailler seul
la réaction face à une situation imprévue
la coordination entre collègues
la maîtrise des gestes de premiers secours
l’organisation des secours
Autrement dit, cette photographie permet presque de reconstituer une analyse de situation de travail réelle.
Le regard de la prévention moderne
Avec le regard de la prévention moderne, cette situation permet d’illustrer plusieurs des principes généraux de prévention inscrits dans le Code du travail.
Éviter les risques lorsque cela est possible, organiser le travail en sécurité, former les travailleurs, utiliser les protections adaptées et préparer la gestion des situations d’urgence : autant d’éléments que l’on retrouve, de manière presque saisissante, dans cette photographie.
Ces principes reposent notamment sur l’idée fondamentale de supprimer les risques à la source lorsque cela est possible.
Dans le domaine électrique, cela se traduit aujourd’hui, lorsque cela est possible, par des pratiques telles que :
la mise hors tension de l’installation
la consignation électrique
la vérification d’absence de tension
avant toute intervention.
Comprendre pour mieux prévenir
Les démarches modernes de prévention encouragent aujourd’hui l’analyse des situations de travail réelles.
Aujourd’hui, la prévention ne se limite plus à identifier les dangers.
Elle consiste aussi à analyser les situations réelles de travail pour comprendre comment surviennent les accidents.
Dans les entreprises, des approches comme l’EvRP-AAT (Évaluation des Risques Professionnels et Analyse des Accidents du Travail) invitent à aller au-delà de la simple identification des dangers.
L’objectif est de :
observer les situations de travail réelles
analyser les enchaînements d’événements qui conduisent à un accident
identifier les facteurs techniques, humains et organisationnels
mettre en place des actions correctives pour éviter qu’un accident ne se reproduise
Dans le même esprit, les pouvoirs publics ont créé en 2023 l’EAAT – Équipe d’analyse des accidents du travail, rattachée à la Direction générale du travail (DGT).
Cette équipe a pour mission d’analyser certains accidents graves ou mortels afin d’en tirer des enseignements utiles pour l’ensemble des acteurs de la prévention.
Ces démarches reposent finalement sur une idée simple : transformer les accidents en source d’apprentissage pour améliorer la sécurité au travail.
La photographie du « Baiser de la vie » illustre déjà cette logique : observer une situation réelle, comprendre ce qui s’est passé et identifier les éléments qui ont permis d’éviter une issue plus dramatique.
La photographie The Kiss of Life ne montre pas seulement un sauvetage spectaculaire.
Elle permet également d’observer, avec le regard de la prévention moderne, plusieurs éléments essentiels de la sécurité au travail.
Avec les connaissances actuelles, cette situation rappelle d’abord un principe fondamental inscrit dans le Code du travail : les 9 principes généraux de prévention.
Parmi eux, l’un des plus importants consiste à éviter les risques et les combattre à la source lorsque cela est possible.
Mais la prévention repose également sur d’autres éléments essentiels que cette scène illustre très bien :
- EPC/EPI : Dispositif antichute (prévention)
- Collègues présents et formés aux gestes de premiers secours
- Alerte, protection et organisation des secours
- Travail en équipe et coordination (Pas de travailleur isolé)
- Analyse des situations de travail
Finalement, cette photographie illustre une idée simple :
La prévention repose rarement sur une seule mesure, mais sur une chaîne d’actions complémentaires qui permettent d’éviter ou de limiter les conséquences d’un accident ; comprendre ce qui s’est passé permet d’améliorer durablement la prévention.
Une chaîne de prévention et de secours
Si cette histoire est devenue célèbre, ce n’est pas seulement à cause de la photographie.
C’est aussi parce qu’elle montre une réalité simple :
la prévention fonctionne comme une chaîne.
Dans cette situation, plusieurs éléments ont joué un rôle déterminant :
dispositif antichute (prévention)
collègues présents et formés
gestes de premiers secours
alerte et organisation des secours
coordination de l’équipe
réaction rapide face à l’imprévu
Une image qui traverse le temps
Trois travailleurs.
Une situation critique.
Une réaction immédiate.
Le 17 juillet 1967, un collègue a sauvé la vie d’un autre.
Près de soixante ans plus tard, cette photographie rappelle une évidence :
la prévention n'est pas seulement une histoire de statistiques, elle sauve des vies.
Elle repose avant tout sur des femmes et des hommes formés, attentifs et solidaires.
Et parfois, une image suffit à nous rappeler pourquoi la prévention existe.
