Mi-décembre 2025, Eurogip, observatoire spécialiste de l’assurance et de la prévention des risques professionnels à l’étranger, a publié une note intitulée « Approche genrée de la santé et sécurité au travail en Europe ». Celle-ci donne un panorama statistique comparatif des accidents du travail et des maladies professionnelles (AT/MP) en fonction du sexe des victimes dans six pays européens (Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, France, Italie). Les auteurs ont aussi analysé différents travaux de recherche sur les conditions de travail et les différences d’exposition en fonction du genre. Un certain nombre d’enseignements rejoignent ceux de l’Anact à l’échelle nationale.
Au niveau des accidents de plus de 3 jours d’arrêt, les hommes sont systématiquement surreprésentés (sur la période 2010-2022), avec une part d’au moins 70 % dans 4 des 6 pays (70 % en Espagne, 71 % en Belgique et en Italie, 74 % en Allemagne) et une proportion moindre pour la France (62 %) et le Danemark (54 %).
Sans surprise, « les différences de sinistralité entre les hommes et les femmes s’expliquent en grande partie par les secteurs dans lesquels ils et elles travaillent respectivement », constate Eurogip. Ainsi, les AT concernant des hommes dans les secteurs de la construction, de l’industrie manufacturière et dans le secteur des transports et de l’entreposage représentent souvent un tiers du total des AT (42 % en Allemagne, 33 % en Belgique, Espagne et Italie, 26 % en France). A contrario, les secteurs de la santé humaine et de l’action sociale et celui de l’enseignement sont ceux où les AT surviennent majoritairement chez des femmes. La répartition est généralement plus équilibrée dans l’hébergement et la restauration, et l’administration publique.
Au sujet des maladies professionnelles, « pour les pays dans lesquels les troubles musculosquelettiques (TMS) sont prédominants au sein des MP reconnues (Espagne, France, Italie), la répartition hommes/femmes des TMS coïncide avec celle des MP dans leur ensemble : une quasi-égalité entre sexes en Espagne et en France, un rapport de 1 (femmes) à 3 (hommes) en Italie », par exemple.
Eurogip estime que « les données de sinistralité publiées par les assureurs AT-MP ne permettent pas de qualifier les risques professionnels auxquels les hommes et les femmes sont respectivement exposés » à cause d’une insuffisance des indicateurs, de l’absence de données sexuées plus détaillées (pour les MP), de la non-prise en compte des accidents ou maladies non déclarés, mais aussi d’une inadaptation par essence des chiffres qui « sont le reflet de systèmes d’assurance qui se sont construits sur le travail industriel et masculin ».
Par exemple, en Italie et en Suisse, « une analyse statistique publiée en 2016 montre que les systèmes de reconnaissance et d'indemnisation des TMS professionnels de ces deux pays sont marqués par des biais de genre, conduisant à une moindre déclaration et un taux de reconnaissance moindre pour les femmes comparé aux hommes », ce qui fait dire aux auteurs qu’il « peut exister des biais de genre dans le processus de reconnaissance des MP ».
Une étude allemande de 2022 indique aussi que les femmes en Allemagne présentent un taux plus élevé de TMS et de maladies liées au stress professionnel que les hommes. Autre constat : les risques physiques et psychosociaux (RPS) sont accentués dans les secteurs très féminisés, comme la santé, le social et le nettoyage.
Selon les auteurs, « même lorsque les femmes et les hommes travaillent dans le même secteur ou la même profession, ils effectuent souvent des tâches différentes, ce qui implique des facteurs d’exposition au stress physique et mental différents ».
Sur ce point, ils citent un rapport suédois qui met en évidence « une organisation du travail marquée par une ségrégation genrée, où les femmes occupent fréquemment des postes comportant moins de variations et davantage de contrôle externe, en particulier dans le secteur du commerce ». Constat partagé en France par l’Anact qui a publié plusieurs documents sur le sujet en avril et septembre 2025.
Des études de plusieurs pays tendent à montrer que les femmes seraient plus exposées aux RPS que les hommes :
- une étude danoise de 2024 précise que les femmes sont plus exposées à la discrimination et au harcèlement sur leur lieu de travail que les hommes (par exemple, 1 femme sur 6 âgée de 15 à 25 ans a déclaré avoir subi des actes de harcèlement sexuel dans l’année écoulée, contre seulement 2 % des hommes). Les femmes sont aussi plus exposées à des facteurs de RPS comme l’insécurité de l’emploi (précarité et discontinuité professionnelle) et à des exigences émotionnelles élevées ;
- une étude espagnole met en lumière une exposition aux RPS particulièrement élevée chez les salariées travaillant dans le secteur du soin.
Sur les TMS, autre famille majeure de risques, une analyse allemande montre un taux plus élevé de TMS pour les femmes par rapport aux hommes (avec des risques physiques accentués dans des secteurs très féminisés comme la santé, le social et le nettoyage, notamment) et « une prévalence accrue d’absences pour cause de TMS chez les travailleuses, en lien avec le port de charges, les gestes répétitifs et les postures statiques ».
Les auteurs notent aussi, que pour une même exposition, les effets peuvent être différents sur les femmes et les hommes, notamment en raison des différences physiologiques. Par exemple, le genre jouerait un rôle par rapport à l’exposition aux agents chimiques irritants pour la peau, puisque des études expérimentales ont mis en évidence différentes caractéristiques de la peau masculine et féminine.
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La note d’Eurogip liste des grands principes pour intégrer le genre dans les démarches de prévention : « Sensibiliser et former les acteurs de la prévention, analyser les situations de travail concrètes des hommes et des femmes, permettre l’accès à des équipements adaptés aux femmes, intégrer le genre dans la démarche d’évaluation des risques, et lutter contre le risque spécifique des violences sexistes et sexuelles au travail » (VSST).
Elle donne des exemples d’outils, tels que :
- une vidéo suédoise de sensibilisation qui montre l’influence des stéréotypes de genre dans l’organisation du travail et la répartition des ressources, avec des études de cas ;
- une campagne de communication sur la santé mentale, destinée à des secteurs très masculins au Royaume-Uni ;
- différents outils de prévention contre le harcèlement sexuel (Suisse, Pologne).
Pour tordre le cou définitivement à la crainte de discriminer en s’intéressant à la question du genre au travail (comme le faisait l’Anact dans son guide), les auteurs concluent ainsi : « La prise en compte de la question du genre peut être une opportunité d’améliorer l’organisation du travail et la prévention pour tous : quand dans une entreprise on s’intéresse à la maladie, à l’usure, à l’absentéisme des travailleurs et des travailleuses, ce sont les conditions de travail réelles de chacun qui sont interrogées, c’est-à-dire aussi celles des travailleurs âgés ou d’autres catégories de travailleurs vulnérables ».
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